La jeunesse de Shuji Terayama explique sans aucun doute l’orientation révoltée de son œuvre future. Il nait le 10 décembre 1935, dans la ville d’Hirosaki au Nord du Japon. Son père, policier, est appelé sous les drapeaux en 1941 et, meurt peu après la fin de la guerre, sans avoir regagné le foyer familial. Sa mère l’abandonne alors pour travailler sur une base militaire américaine. Shuji a tout juste dix ans, il n’a quasiment jamais connu son père et est livré à lui-même dans une ville en ruine. C’est son grand-oncle qui le récupère. Propriétaire d’un cinéma, il fait découvrir le septième art au jeune garçon qui passe la plupart de son temps à visionner des films, notamment occidentaux, car abondamment distribués dans la période d’après-guerre. Mais c’est par le biais de la littérature que le futur réalisateur fait très tôt parler du lui. Grâce à ses tanka (poèmes de 31 syllabes), il décroche un prix majeur en 1954. L’importance de ses poèmes dans la littérature nipponne est d’ailleurs telle que depuis 1996 un prix « Shuji Terayama » est décerné chaque année aux meilleurs auteurs de tanka. Cette même année 1954, il se prend de passion pour la boxe, mais une maladie le fixe à un lit d’hôpital durant trois ans et l’oblige à renoncer au sport. Cependant, il continue à s’y intéresser ; il deviendra même critique sportif spécialisé dans le domaine et réalisera un film, Le boxeur, pour le compte du studio Toei en 1977. Durant ses trois années d’hospitalisation, il découvre les oeuvres surréalistes d’Antonin Artaud et de Lautréamont, qui le bouleversent, et dont les thèmes (entre autres, la théâtralisation pour le premier, ou la révolte adolescente pour le second) auront une énorme influence sur son art.
En 1959, Terayama se déplace à Tokyo et rencontre la productrice Eiko Kujo qu’il épouse l’année suivante, et avec laquelle il ne cessera jamais de collaborer, même après leur divorce. Hyperactif, il s’attaque à la rédaction de ses premières pièces de théâtre, de ses premiers romans ainsi que de ses premiers scénarios, notamment pour les réalisateurs de la nouvelle vague japonaise, Masahiro Shinoda (cinq films entre 1960 et 1970, dont Le lac asséché, 1960) ou Susumu Hani (Premier amour: version infernale, 1968). En parallèle, il s’attaque au média cinématographique, avec le court expérimental aujourd’hui disparu Chattologie (1960). En 1966, avec son épouse et une poignée d’artistes, il fonde la compagnie Tenjo Sajiki (Les enfants du Paradis) en référence au film de Marcel Carné et met en pratique sa conception expérimentale et interrogative du théâtre. Approche qu’il conserve dans ses films pour la plupart réalisés dans le cadre de la compagnie. Côté cinéma, outre un second court entamé en 1962 (La Cage), Terayama ne prend son envol qu’en 1970, avec le sulfureux et controversé Empereur Tomato Ketchup, puis, la sortie du long métrage Jetons les livres et sortons dans la rue, l’année suivante. On y retrouve les thèmes de la jeunesse révoltée alliée à un univers guerrier absurde, autant d’éléments autobiographiques associés à une rage exutoire (Jetons les livres... est, en ce sens, annonciateur du mouvement punk) et un surréalisme qui ne demande qu’à s’épanouir plus encore. Chose qui ne tarde pas à se produire avec le fellinien Cache-cache pastoral (1974) et ses courts métrages suivants qui explosent le cadre de la simple projection en faisant intervenir l’audience. En 1979 et en 1981, il travaille sur deux coproductions franco-japonaises, des œuvres de commande à caractère érotique (Labyrinthe pastoral, segment du triptyque Collections privées, également signé Just Jaeckin et Walerian Borowczyk, et Les fruits de la passion).
Atteint d’une cirrhose, il meurt en 1983, juste après le bouclage d’Adieu l’arche, son dernier long métrage, qui renoue avec un style plus personnel et qui sera en compétition au festival de Cannes en 1985. Peu après, la Tenjo Sajiki est dissoute. Avec près de 200 livres publiés, Terayama est aujourd’hui une référence littéraire incontournable au Japon. En Occident, il est surtout un cinéaste d’avant-garde visionnaire, dont les images stylisées d’une enfance volée et d’une présence parentale ambigüe auront marqué, en leur temps, les plus grands festivals du monde.







