« Notes sur le Camp » écrit par Susan Sontag (1939-2004) en 1964, définit le camp comme une esthétique de la sophistication et de la théâtralité où l’individu ne se pense plus en tant que sujet mais en tant que posture. Cette sensibilité envisage le monde comme un décor dans lequel il s’agit de se définir un rôle. Pour cela, les archétypes de la culture de masse offrent un large répertoire de registres et de figures à s’approprier. Le jeu du mimétisme s’opère au moyen d’artifices flamboyants tels qu’ornements, bijoux, et maquillage. Des jeux de séduction érotisent le corps de sorte à perturber les repères sociaux qui distinguent féminité et masculinité. Lorsque ces codes deviennent interchangeables, les possibilités de se métamorphoser se démultiplient, jouant ainsi de l’ambiguïté et de la réversibilité des situations.
L’absence de gravité suspend toute réalité morale, mais également toute position. Relevant davantage d’une forme de naïveté que d’une stratégie consciente ou lucide, les maladresses de l’attitude camp débordent d’enthousiasme. La fantaisie compense la faillite par l’excès d’excentricité qui déplace les repères entre bon et mauvais goût.
Le terme « camp » qui, dans les années 50, représentait encore une insulte envers les homosexuels, devient, dans la décennie suivante, une forme de revendication assumée du milieu « gay ». L’excentricité adoptée par cette minorité défend la singularité d’une identité construite au-delà des modèles dominants. Aussi, pour un auteur, cette dimension parodique offre des armes subversives pour excéder les catégories et les clichés.
Le cinéaste indépendant Jack Smith (1932-1989) investit cette attitude comme un moyen permettant de défier l’arrogance clinquante des productions industrielles. À partir d’une économie réduite, il réalise un premier film en 1951, Buzzards Over Baghdad. Au début des années 1960, il tourne ses films principaux : Flaming Creatures (1962) et Normal Love (1963). Adoptant des archétypes du cinéma hollywoodien tels que la momie, la pin-up ou encore une sirène, des acteurs travestis tentent de mimer leurs modèles à partir de breloques et de poses stéréotypées. Les scènes sont improvisées jusqu’à l’épuisement du jeu et l’expérience de limites. Cependant, l’accumulation décalée de fétiches grotesques empêche d’adhérer complètement au modèle convoqué, déjouant ainsi la fascination des grands mythes érigés sur des décors sans consistance.
Rejetant les efforts d’un travail laborieux, cette frivolité produit un effet jubilatoire; la désinvolture avec laquelle Smith aborde le savoir-faire technique reflète la prédominance d’actions spontanées. La caméra en mouvement s’arrête de manière arbitraire sur des détails insignifiants, différant toute action extraordinaire au profit d’une perception attentive.
Si l’ingénuité des films de Jack Smith, d’Andy Warhol, de Ron Rice et de Ken Jacobs offrait encore un espace vital dans le contexte d’une production systématisée, la découverte se dissout avec le postmodernisme. Dès le moment où la sensibilité « camp » devient une esthétique codifiée et maîtrisée, elle perd de sa légèreté et de son ambivalence pour se réduire à ses propres stéréotypes.
Texte: Geneviève Loup













